
De Massive Attack, j'ai toujours ignoré les deux premiers albums fondateurs quasiment à eux seuls du "label" trip hop : Blue Lines (1991) et Protection (1994). Non par snobisme, mais seulement parce que Mezzanine qui m'a été offert en 1998 m'a ouvert les portes d'un monde forclos dont je ne suis peut-être pas encore sorti assez pour réévaluer les autres productions du crew de Bristol. C'est plus fort que moi, je n'arrive pas à l'envisager comme autre chose que le groupe qui a sorti Mezzanine, album que j'emmènerais sur une île pas tout à fait déserte avec Laughing Stock de Talk Talk, Grace, OK Computer et Kid A, Homogenic éventuellement, Ágætis Byrjun et Go de Jónsi (il faut toujours prévoir un disque qui n'est pas encore sorti), Think Tank et Le Fil - s'il fallait se borner aux deux dernières décennies.
Mezzanine représente aussi l'époque où Massive Attack sortait encore des disques à allure quasi régulière. Et puis un blanc de 5 ans, et puis un de 7. Portishead tenant le record avec 11 années de quasi silence, mais c'était dans leur cas inévitable et noble. Mezzanine a marqué au fer rouge ma mémoire et mes réflexes auditifs en ce sens qu'il y a 12 ans, ses talk over rampants étaient pour moi inintelligibles, que je ne comprenais pas comment les sons s'imbriquaient etc. Cet album avec sa pochette noire de jet et sa rondelle orange vif était une forteresse inviolable avec pour Cerbère cet espèce de "beatle" en alliage photographié sous toutes les coutures.
Monoparental. Reprenons 100th Window deux secondes, et pas à la légère. Il comporte trois morceaux au potentiel monstrueux : "Future Proof", "Small Time Shot Away" et "Antistar", tous trois chantés par 3D pour un album conçu et accouché par 3D qui a gardé sur Heligoland cet horrible voix passée au vocoder, avec un traitement anti-âge repoussant. Sur le plan purement musical, les tons tantôt artificiellement chauds, tantôt volontairement aseptisés de 100th Window en fond un album monoparental, pas assez armé pour résister à l'épreuve du temps. Un disque plus arrangé sous l'influence du chloroforme que de la mescaline.
Audaces. Heligoland est bien plus organique. Sans être au niveau de Mezzanine, il a des audaces et suscite par moments un trouble dont les remous saisissent un peu plus à chaque écoute si seulement on décide d'y être attentif. Il ne vous prend jamais comme le drone introductif de Mezzanine, la boîte à rythme et la voix ensorceleuse de Teardrop, les samples orientalisant et passés au mixeur d'Inertia Creep.
Or, depuis des mois on buzzait partout sur le casting vocal impressionnant du nouveau Massive Attack. La nouveauté vient des collaborations masculines de Guy Garvey dont le groupe Elbow avait repris Teardrop il y a quelques années ou de Damon Albarn, un peu en dessous ce coup-ci. Sa "performance" vient renforcer un sentiment de malaise insidieux mais présent sur chaque disque de Massive Attack et très difficile à définir. Écouter Massive Attack c'est un peu comme boire un café à 18h sans rien dans le ventre.
Rencontres du 3è type. "Pray For Rain" ouvre le disque avec un roulis de batterie sèches malaxé par la basse, et un piano discrètement dissonant, avec quelques nappes en sous-main. La voix de Guy Garvey est à contre-emploie des disques d'Elbow, extrêmement peu lyrique, elle est superposée à celle du chanteur de TV On The Radio, groupe dont l'influence est notoire sur Heligoland. "Girl I miss you" est un incroyable mélange du Volta de Björk et du dernier TV on The Radio. Mais au milieu de "Pray For Rain", les gars de Bristol ont dû croire de bon goût d'ajouter un passage type "rencontres du 3è type" avant de le redémarrer un peu sali à 5"30'. Surement trop de Tropico arrangé... On entend en 5ème position un flamenco façon 100th Window. Puis, après le single d'une extrême sobriété et sensibilité, plus rien ne convainc vraiment.
Heligoland, album qui reprend sur sa pochette les couleurs de Mezzanine en négatif, dans une dominante orange, n'est pas "le retour aux sources noires" annoncé dans la presse, mais il regorge pourtant de surprises. Et il va dans le sens d'une évolution actuelle : celle d'inventer une sorte de drum n' bass qui suscite des voix en les mettant au centre de toute chose, et qui donne de la mélodicité aux pulsations. On pense au travail de Beck pour Charlotte Gainsbourg, des Kills, de Thom Yorke, de Björk, et surtout de Camille.